Lundi 20 février 2012 1 20 /02 /Fév /2012 00:00

ça va pas très fort encore côté vision mais bon, me revoilou.


La conférence sur le langage du blues s'est bien passée la semaine dernière et comme la prochaine traitera du mythe Robert Johnson, je vous propose aujoud'hui une petite traduction( by moi-même donc soyez indulgent) d'un extrait du bouquin de Elijah Wald intitulé Escaping the Delta.

 

Robert-Johnson-Book.jpg

 

 

 

La vie de la légende du blues Robert Johnson est le sujet central de ce regard novateur sur ce que d'aucuns considèrent comme le genre musical le plus important et le plus représentatif de l'Amérique. Il s'interroge en profondeur sur les raisons pour lesquelles Johnson fut ignoré par la majorité du public noir de son époque et est aujourd'hui célébré comme la plus grande figure de l'histoire du blues.

 

En essayant de séparer le mythe de la réalité, le biographe Elijah Wald étudie le blues de l'intérieur, pas seulement à travers les enregistrements mais aussi les souvenirs des musiciens eux-même, la presse Afro-Américaine, et en menant ses propres recherches.

Ce qui en ressort c'est un nouveau point de vue sur le blues et ses artistes depuis les années 30 dans le delta du Mississippi jusqu'aux courants actuels.

 

Environ 50 pages sont consacrées à l'étude titre par titre de son oeuvre, un vrai travail de bénédictin.

Je vous traduis ici le début du chapitre sur les First Sessions, à savoir la description de Kindhearted Woman Blues.

 

 

Attention il y a les deux prises à la suite sur cette vidéo.

 

 

Le 23 novembre 1936, c'était un lundi (authentique!), Robert Johnson entre en studio pour la première fois de sa vie. Il est ambitieux mais manque d'expérience dans le domaine de l'enregistrement. Bien qu'il maîtrisât plusieurs styles et qu'il soit profondément influencé par la musique des juke joints du delta, il était très au fait des différents courants et commençà donc par son matériel le plus commercial.

Kind Hearted Woman, le premier titre de la première séance, était la contribution de Johnson à un cycle d'adaptations qui avaient suivi le hit de Leroy Carr ''Mean Mistreater Mama''.

 

 

La chanson de Carr avait été enregistrée au départ en 1934 et avait généré une ribambelle d'adaptations (de pompages éhontés même) de la part de Carr lui-même avec ''Mean Mistreater Mama N°2'', de Tampa Red, Josh White, et Bumble Bee Slim. Slim a aussi enregistré une suite intitulée ''Cruel Hearted Woman Blues'', et Johnson pensait apparemment que ce serait un bon tour que de proposer une réponse, prenant la défense de la femme, en tout cas dans une certaine mesure.


Cette approche, au cours de laquelle il se réjouit et se plaint en même temps de leur relation de couple, était dans la droite ligne de celle de Carr qui commençait ainsi :'' You're a mean mistreating mama and you don't mean me no good/ And i don't blame you, baby, i'd be the same way if i could.''

En gros ; tu es cruelle et tu ne me veux aucun bien, et je ne t'en blâme pas car je ferais pareil si je pouvais.

La quatrième strophe de Johnson semble modelée d'après celle de Carr et la partie aigue de guitare qu'il joue pendant la seconde est très similaire à ce que joue Scrapper Blackwell sur le disque original.

 

blackwel.jpg Scrapper Blackwell

 

 

Ceci dit, la chanson de Johnson est la plus complexe musicalement de la série, et donne immédiatement à entendre ce qui le place à part dans la compétition.

D 'abord, il était plutôt rare pour des chanteurs d'origine rurale de composer entièrement un texte de blues.

Dans les bars de la campagne, les danseurs faisaient tant de bruit qu'il était bien difficile de faire ressortir une phrase ici où là, et le boulot du musicien était plus de produire un rythme puissant et régulier.

Au coin des rues, les passants entendaient un peu mieux, mais s'arrêtaient rarement plus de quelques instants. Des vétérans du Delta comme Son House ou Charley Patton étaient sans doute capables d'écrire des chansons complètes, mais en principe ne s'en souciaient guère.

A une soirée dansante, ils pouvaient jouer un seul et même arrangement de guitare pendant 20 min ou plus, chantant une paire de strophes, puis jouant un solo, puis un autre couplet improvisé sur le vif.

Une chanson se retrouvait ainsi bâtie surtout sur des strophes dites ''flottantes'', des phrases rimées qui étaient insérées plus ou moins au feeling.

Quelques unes pouvaient être originales, d'autres empruntées à des artistes différents.

Quand il s'agissait d'enregistrer un disque, les producteurs demandaient en général aux chanteurs d'interpréter leurs propres titres, mais cela ne voulait pas dire écrire une chanson de A à Z.

Même des artistes de la stature de Lemon Jefferson souscriraient à cette requête en composant une ou deux strophes, puis en puisant dans leur sac à malices des strophes flottantes pour compléter.

 

blind-lemon.jpg Blind lemon Jefferson

 

Par contraste, même le plus médiocre familier des studios de St Louis ou Chicago avait l'habitude d'écrire des pièces cohérentes autour d'un thème principal. C'était nécessaire : ils sortaient des disques par douzaines, souvent avec des accompagnements identiques, aussi avaient-ils besoin de présenter des chansons avec des thèmes qui différencieraient un titre des autres. Les meilleurs auteurs pouvaient créer de petites vignettes qui s'écoulaient en douceur d'une strophe à l'autre, décrivant une femme, une histoire d'amour, ou quelque chose d'aussi imprécis -comme Carr dans un des ces hits- le sentiment de solitude au crépuscule ou à l'aube(sunrise).

 

Chicago-1936.jpgChicago 1936

 

Johnson avait étudié ces styles urbains du Nord, et ses compositions sont en général trèe professionnelles, très écrites, soigneusement étudiées pour s'insérer dans la limites imposée des trois minutes d'une face de 78 tours.


''Kind Hearted Woman'' n'a pas un texte totalement maîtrisé. A un moment il loue sa ''femme au grand cœur'', au suivant il dit qu'elle pense à mal tout le temps et pourrait bien le tuer, et il conclue en la prévenant qu'il va la quitter parce qu'il n'est pas heureux. Les strophes montrent un joli penchant poétique malgré tout, et si le sens général est un peu confus, il ne traite en tout cas que d'un seul sujet tout du long.

Au final c'est une variation soignée mais pas renversante du titre de Carr.

 

Ce qui rend ''Kind Hearted Woman'' unique, c'est que, plutôt que de simplement plaquer un accompagnement banal derrière son chant, Johnson a élaboré un arrangement musical complet et très varié.

La partie guitare de la première strophe est clairement basée sur le style de Carr au piano, pas démonstratif, mais qui fournit de jolis accords doucereux entre les parties chantées. C'était déjà quelque chose d'à part pour un musicien du Delta, la plupart des guitaristes s'en tenant jusqu'alors à des approches liée à la technique de la guitare ou du banjo. (Quand Johnson jouait un titre de Son House par exemple, son travail ne devait rien au phrasé d'un piano).

La seconde strophe reprend le riff de guitare dans les aigues de Blackwell, et Jonson module sa voix pour que tout colle.

Puis pour la troisième strophe, il interprète un genre de pont musical, une strophe de quatre phrases qui commence comme une strophe similaire de ''Mean Mistreater Mama'', avec une touche d'emprunt à une autre star de l'époque, Kokomo Arnold, puis glisse vers un étonnant passage en falsetto.

 

kokomo-arnold-04.jpg

Suite et fin de cette traduction que vous trouverez je l'espère aussi captivante et instructive que moi prochainement.

rappel Concert Pilogue Samedi 31 mars 21h à Marseille;

8 euros jusqu'au 24 mars 10 euros ensuite.

A bientôt

Par pilogue
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